Jon Gibson

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Étourdi. Étourdi à force de scruter ses vrilles, à fore de lever la tête sur ce plateau désolé et de la regarder évoluer, faire du surplace avant de subitement changer d’hauteur, puis recommencer encore et encore.
Et alors essayer de la repérer de nouveau, chercher pour enfin la retrouver malgré sa petite taille.
Elle se détachait à peine, minuscule tâche noire sur un ciel gris, uniformément gris.

Gris comme les roches que nous avions traînées depuis des jours et des lunes, puis dressées l’une après l’autre, sans faiblir, avec ceux de mon clan.

Je restai statique à l’observer, tellement longtemps que de fines zébrures cisaillèrent mes yeux. Je clignai, elles revenaient encore , le vent produisant un son étrange, suspendu, vibrant et ascendant à la fois. Des voix de femmes ?
Non, pas âme qui vive autour de moi.
Je clignai une nouvelle fois, m’imaginant moi-même à sa place, survolant notre alignement, ses longs déploiements ses lignes ordonnées s’ombrant sur le sol, en une alternance de rayures noires et blanches .

Et je me laissai dériver, ne ressentant plus les douleurs des jours passés, les muscles endoloris, le corps-ruine.

Et je montai, montai, toujours plus haut, enveloppé par le chant du ciel.
Sûrement le résultat d’un de leurs sortilèges, ceux à qui j’avais volé leur emblème.
Ceux vers qui nous érigions nos pierres.

D’avoir été sous l’emprise d’Alauda me plut finalement, mais me terrassa.
Les arbres m’accueillirent alors, seul, sans les autres, où parmi eux je tentai d’inviter ses trilles, ses virevoltements, ses montées [Urfée faunique], et je rêvai

(à nos roches soudain s’élevant elles aussi, se détachant pour devenir de lourds monolithes anthracites, lévitant comme des plumes de grès lentement, très lentement).

Quelques siècles plus tard, c’est au milieu d’autres monades en béton|verre|acier, que résonnèrent de nouveau ces expansions sereines, structures mouvantes, entamant un nouveau cycle à jamais recommencé.

Jon Gibson
Two Solo Pieces (Chatham Square Productions, LP, 1977 – reissued Superior Viaduct, LP, 2017)
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Jon Gibson (orgue, flûte alto)

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Harold Budd / Pierre Huguet

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Quelle est la petite musique des lieux répudiés, se laissent-ils entendre ?

Le craquement des matériaux en bois, le gémissement de ses parties métalliques, ou le plus lent déchirement des faïences ?
L’éruption de l’eau, partout, qui s’insinue, s’infiltre, sourd avant de jaillir au détour de la plus petite fente, la plus infime fissure ?

Ou peut-être le d’abord murmure animal, qui peu à peu se transforme en jappements, aboiements, pépiements, comme ce calme retrouvé de la Bialovèse, notre (re)devenir hercynien ?

Ou le silence apparent du végétal, investissant sans bruit chaque espace ou craquelure infoulée ?

[Me revient à l’esprit cette épitaphe boisée, en forme de calembour homonymique, ‘Ici fût Ailles’, un parmi tant d’autres de ces lieux hantés, esseulés]

Et donc, qui se souviendra à l’avenir des Bodie, Rhyolite, Portage, Moonville, Brovès, Ōkuma, Kantoubek, Prypiat, ces Pop. zero soul dont le seul nom les empêche de sombrer dans l’oubli, comme tant d’autres ?
Que reste-t-il, une fois que les clameurs des « Trams, autos, autobus (…) Tant et plus » *
se sont tues ?
Une fois que toute lumière a disparu de cet espace vacant,
si n’était le pâle éclat des étoiles sombres, pigments de lune et de soleil et de cobalt éclaboussant le sable, les façades,
les uniques figures humaines se limitant aux reliquats d’affiches sur les murs, ou à ces Muffler Men incongrus, derniers colosses témoins de notre éclipse,
Une fois que les images rapaces, lugubres, captées en survol silencieux, clinique, nous auront colonisées ?
Une fois que toutes ces visions encombrant notre inconscient et faisant résonner les ruines du tumulte passé

nous poseront cette question :
À quoi peu songer une cité, la nuit, quand elle se sent délaissée ?
S’abandonne-t-elle, enfin ?
Une ultime théophanie de quelques notes frappées d’ébène en fait, voilà tout, pour nous souvenir

* Maurice Carême

Harold Budd
Abandoned Cities (Cantil, LP, 1984 – reissued All Saints, LP, 2013)
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Harold Budd (piano), Eugene Bowen (guitar)

Pierre Huguet
Une journée dans la forêt de sapins (Frémeaux & Associés, CD, 1991)
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Sons naturels (Chouette Chevêche, Grive musicienne, Coucou gris, Pinson des arbres, Pic Noir, Roitelet huppé, Gobemouche à collier, Rouge-gorge, Gélinotte des bois, Grive draine, Grive litorne, Bouvreuil pivoine, Merle noir, Chevreuil) enregistrés en forêt le 27 avril 1991, entre 5h et 20h

Ghédalia Tazartès

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Barde aède des temps post-tout, celui dont le nom est celui d’un Juste chante et fait chanter via glossolalies enfantines un univers imaginé tissant passé-présent-futur sur une platine-établi en un camaïeu de mots d’ailleurs et d’ambiances bricolées, so close & so entfernt, musique espéranto inépuisable même après tant d’écoutes,

chassant du souffle entre mélopées labiles et comptines enlevées, gigantesque brassage de mémoires populaires bouclées machiniquement en un bouillonnement de voix qui se font danse – on est loin du silence précédant l’éclipse, plutôt dans l’incantation de milliers de gorges déployées l’accompagnant, la célébrant dans toute son étrangeté, sa démesure, la JOIE comme seul moteur de ce moment exceptionnel, la parfaite expression du surgissement à l’étrangeté du monde.

Louez cet homme, il vous remémore les souvenirs dont vous aviez effacé toute trace, ou ceux dont vous n’aviez pas même conscience, celui de l’excitation des premiers instants, le babil primal,
folklore d’espaces-temps circulaires, indatables tout en étant familiers, bousculant âges et continents, suscitant mille analogies tout en ne ressemblant à rien de connu, côtoyé ou entendu, l’Homme et ses mémoires multiples réinventés perpétuellement dans toutes ses dimensions.
… alors… encore… alors… encore… ouais… alors… encore… d’accord

Ghédalia Tazartès
Une éclipse totale de soleil (Celluloid, LP, 1982 – reissued Alga Marghen, CD, 1996)
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Ghédalia Tazartès (tapes, sounds)

Eliane Radigue / Mondes Bruits

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En revenir aux éléments, s’y coltiner. Les entendre siffler quand la matière arrive à fusion, les voir transpirer / se vaporiser.
Changer d’états, transmutations, initier des processus alchimiques, propulser des ascensions folles sur la grande pente, alterner quasi-silence et chaos terminal, se succèdent les grands sauts dans le vide, amplifier l’écho des destructions passées et des éructations fantômes en regardant glisser les traînées de buff-déchirements, gratter, lacérer métal machines, supports surfaces, couleur ciel saturé cobalt vire rouge brûle matière, rendre le visible are, bure, boke [brut, flou et granuleux], rendre palpable la déflagration  projetée, strier déchirer les masses lourdes, culbuter Kondratieff renverser les tables, oppresser infuser espaces sons, rire de l’harmonie, conchier leur progrès, place à l’humanité vraie discordante et rageuse

FAIRE CE QUE PERSONNE N’AVAIT ENCORE ENTREPRIS*

ou si mal, ou si peu,

Peupler l’infini des étranges enfin, et s’y promener librement sans craintes, mobilisé et apaisé, devenir une comète et filer, feuaireaupierreterre pour une fois réunis

A croire que la tempête sonore semble être le marqueur anticipateur du siècle écoulé, la Trinity rock+bombeA+électricité, nouvelle – et dernière ? – strate géologique de notre époque vacarme, jusqu’à la saturation, conjuguer l’art zen et larsens, sous la bannière de la flotille bleue.

* Yoshihara

Eliane Radigue
Feedback works 1969-1970 (Algha Marghen, LP, 2018)
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Eliane Radigue (electronics)

Monde Bruits
Portuguese man-o-war (Vanilla Records, C60, 1991)
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Shohei Iwasaki (sounds)