v/a – An Anthology of Chinese Experimental Music (1992-2008)

Janvier 1919
Le plus difficile pour lui était la pluie : glaciale, incessante, elle s’insinuait partout la journée quand il travaillait, faisant des rigoles sur son cou replié, détrempant sa capote, changeant le sol en glaise, lestant le ciel d’une teinte sans vie. Un horizon neutralisé, gris, un hiver-monde.
Il songeait à sa mère lui récitant enfant ce vieux poème
L’accablement cesse avec la pluie
Les yeux vers le ciel
Hurlant profondément
De ma poitrine toute passion
Il aurait tant aimé que ce soit la vérité, mais il n’y croyait pas, il ne pouvait y croire.
La nuit aurait pu lui offrir un répit, à lui et ses camarades. Mais non : même si les baraquements leur octroyaient l’abri d’une nuit, toujours revenait le martèlement des gouttes sur la tôle goudronnée, un bruit incessant relayé par les amas de ferraille qui les entouraient, et qu’ils retrouvaient chaque matin en sortant, avant qu’ils ne soient enlevés par les wagonnets. Et ils les reconstituaient inlassablement, fragiles monticules de débris encore récemment rutilants mais tordus maintenant, sales, déchiquetés. Menaçants.
Avec en lisière de leur camp ce village, vaste jeu de dominos affaissé, où les enfants interloqués les regardaient passer en colonne devant leur école provisoire.
Ce qui lui semblait le plus étrange, à lui qui venait de Zibo, était d’errer au milieu de cette zone lunaire, pressentant que le chaos, loin de s’être arrêté, s’était figé dans un silence assourdissant, comme si tout allait s’embraser de nouveau dans la seconde d’après. « Même pas un oiseau … peine à croire que l’on soit dans le village des coucous comme ils disent ici ! » n’arrêtait pas de leur dire celui qui parlait Leur langue.
Un matin, un des camions du CLC les avait déposés sur le plateau, et alors qu’ils avançaient tous en ligne, un des leurs avait péri, pulvérisé en tirant un obus de terre. Il n’en restait rien, rien du tout. Ils s’étaient rassemblés autour du trou béant, muets devant sa tombe à ciel ouvert. Puis très vite le lieutenant français avait dit à l’interprète qu’il leur fallait se remettre au travail, et vite, que cela arrivait quand on était distrait, qu’il fallait ne pas y penser.
Mais bien sûr il ignorait – comment aurait-il pu le savoir – que le fracas allait accompagner son siècle, investissant les plus infimes et intimes parties des corps, en devenir la bande-son

Bien plus tard
Lui avait été affecté ici, au nord du Fleuve Jaune, à la croisée des anciens Royaumes Combattants, et si les noms disparaissent avec le temps, si les mots n’ont plus été prononcés depuis des siècles, les lieux semblent chargés des mêmes attentes, comme si leur géographie façonnait leur destinée, tout comme leur corps, leur vie, leur quotidien, leur désir,
et toutes ces bouches sans existence qui criaient « Harmonie, Harmonie »
toutes ces têtes parlantes qui s’agitaient en vain, le grand vide était dans tous ces crânes
et les sirènes qui avaient remplacé les cloches, et les rugissements des machines les sonnettes des bicyclettes, et tout ce maelström leur tombait dessus, les glissements de terrains, les lourds véhicules, la montagne partout, tout autour, les grands ouvrages, les méga-barrages, cette grande muraille en négatif, tunnel de la dernière chance, et là, là, lui aussi pressentait l’effrayante vibration des conflits passés, ou imminents, le bruit-lame de fond.

v/a
An Anthology of Chinese Experimental Music (1992-2008) (Sub Rosa, coffret 4 CD)
http://www.subrosa.net
Compilation rassemblant 48 musiciens

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