William S. Burroughs

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LA LANGUE ROCHEUSE DU POÈTE

La charnière d’un mot est prise de vertige – Sur les nuages bleues qui caressent la montagne les anges vivent exténués – Sur les plages blondes les vagues géantes roulent le temps & le sable blond crie sous le pas des enfants.

Sur les Highways les ombres hirsutes courent vers la mort & le sang fait surface – Sur les ondes courtes & longues de mon âme-radio la faim Rock & Roll plonge dans le firmament – Sur mes cahiers d’écoliers les encres de couleur séparent le vrai du faux.

C’était dans un champ de télégramme près de Wild Cat Creek – c’était la nuit & le vent soufflait entre le bras des arbres – c’était le feu captif des feuilles qui murmuraient à mon oreille – c’était un jour comme les autres que je n’oublierai jamais.

J’ai composé ces Journaux Américains pour extirper la merde de Dieu & pour conjurer l’esprit de catastrophe & pour tout dire – j’ai composé ces textes sauvages pour conjurer la fantastique gueule de bois de ma génération – j’ai fait ceci & cela & j’ai eu raison & je me suis trompé – j’étais inabordable.
J’ai saccagé mon corps & je me suis guéri & les cris nocturnes se sont empalés sur le paratonnerre. J’ai vu le vent – & les lettres de feu que Kaufman jetait au-dessus de Grant Avenue – puis j’ai pincé les cordes multicolores d’un tabla dansant dans le vide & j’ai fait des voyages fantastiques. J’ai relu Rimbaud dans la Forêt du Sommeil. Les liqueurs du paysage fumaient.

J’ai entendu Burroughs & les lèvres de l’horizon se sont refermées sur mon cœur de sorcier – J’ai tiré le vin de la solitude parce que les lettres volantes voyageaient assises comme les morts. J’ai vu au plus profond de mes propres yeux les bruits fascistes me blesser – J’ai composé des poèmes pour diluer les sueurs des Spectres (je sais que les téléphones mous me le reprocheront). J’ai vu les âmes-serrures baiser avec les machines à calculer & je cogne des textes de sang sur le clavier de neige.

London-New York – 1968-1969.

in Jukeboxes de Claude Pélieu (10/18, 1972)

Voix d’outre-espace qui nasille, concasse la langue pour en exhumer les connexions cachées, secrètes, aliénantes, passant de la machine à crosses à celle à enregistrer ces rapports, jetant les jalons d’une nova lingua, une révolution électronique (pour the masses ?), nonobstant qu’aucune barricade sauvage n’hérissait Duke Street en cette année 68, juste un dérèglement alien des mots coupés/recomposés, ressassé calmement et capté méticuleusement…

William S. Burroughs
Curse go back (Paradigm Discs, LP, 1968 / re-issued 1998 & 2016)
http://www.stalk.net/paradigm/index.html :: Listen / écouter

William S. Burroughs : bandes, voix

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