Christina Vantzou

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Cette grandeur. Ce calme. Cette beauté.
Je me tenais immobile, les yeux fermés, tout au bord de l’à-pic surplombant la rivière aux chênes. Tout était si paisible, la brise si chaude… Une pomme de pin tomba à quelques mètres, dans un craquement sec.
J’avais soif.

Deux jours. Depuis deux jours, loin des miens, j’avais gagné la grande forêt. A courir, à en perdre haleine. Pourquoi ? Je ne m’en souvenais plus. Peut-être pour m’échapper, ou profiter de la fraîcheur des hautes futaies, ou pour chasser. Peu importe, j’y étais.
Avec pour seul objet, cette carabine, donnée jadis par ceux qui ne parlaient pas ma langue, pour les guider.

La nuit dernière avait été très douce, où couché à même la mousse, j’avais observé longtemps, très longtemps avant de m’assoupir, les hauts murs de pierre baignés d’argent, l’eau scintillante, le silence seulement troublé par les hordes de mosquitos.
N’en pouvant plus, je m’étais immergé dans ce torrent, encore chaud même à ce moment de la nuit. Je m’étais laissé couler, mon visage seul dépassant parmi les rochers, l’eau dessinant des rigoles sur les peintures qui l’ornaient. Demain matin, le reste des braises me servirait à le teindre, à nouveau. Ce calme. Uniquement troublé par une flèche de feu dans le ciel, et cette biche venue s’abreuver. Je songeai alors à ma carabine, mais elle reposait sur des branchages, à l’abri sur la berge. Et pourquoi l’aurais-je tué, pensai-je, puisque j’étais seul ici. Aux aguets, elle jetait sans cesse sa tête hors de l’eau, attentive, puis y retournait. Elle quitta l’endroit peu de temps après, puis s’enfonça dans un taillis, sans bruit, comme elle était venue. J’aimais cet endroit, comme tous les autres que je parcourais, j’aimais cette solitude.

Des voix m’avaient parlé durant mon sommeil, semblables à celles des femmes chantant au wigwam. Ou étaient-ce les oiseaux de nuit qui m’avaient bercé ? J’avais repris mon fusil, enfilé mes mittas, bien décidé à trouver quelques victuailles. Qui se présentèrent.
Éclairs, orage sans pluie.
Elle se présentèrent sous la forme de deux petits oiseaux – « tschup tschup » suivi de ce léger bourdonnement – abattus l’un après l’autre. Je ne les mangerai pas tout de suite. Peut-être que les deux blancs chétifs que j’avais aperçus tout à l’heure les voudraient.

Les gouttes de rosée. Le vol d’un papillon. Le vent dans les hautes herbes.

J’avais décidé de les suivre. Ne connaissant pas ce désert vert, guidant difficilement leurs montures, il ne m’était pas difficile de les suivre à la trace, voire de courir à leurs côtés. Leur surprise fut totale, ils m’amusaient. Ils me parlèrent, leur fit comprendre que je ne les comprenais pas, ils m’offrirent alors de l’eau de feu, je leur vendis mon gibier, ils agitèrent alors leurs mains en l’air et repartirent. Je décidai de les suivre à nouveau, n’ayant rien d’autre à faire. Bondissant, empruntant les sentiers des cerfs, je les devançai sans cesse, et m’arrêtait à leur hauteur, quelque soit leur vitesse, ou leur direction. Ils prirent peur, je le voyais, j’en riais.C’est alors qu’ils tombèrent sur le vieux au visage de broussaille, celui qui vivait seul ici, depuis des lunes, comme l’homme-à-l’ours, un peu plus au nord. Des fous, amicaux certes, mais de vrais dingos.
J’allai lui parler, lui demander un peu de poudre pour mon fusil, lui raconter ma rencontre avec ses congénères.Ils continuèrent de parler entre eux, dans leur langue, semblant très attentifs à ce que disait l’autre.
Pourtant, aucun d’entre eux ne remarqua que je m’esquivai, sans bruit, comme une biche.

Ce soir-là, en s’endormant et en fixant les étoiles, il perçut que les choses avaient changé, que d’autres allaient venir, tout un univers en expansion. Et il se demanda si demain tout serait aussi grand, calme et beau.Il n’en était plus si sûr.

Christina Vantzou
N°3 (Kranky, CD, 2015)

www.kranky.net | Listen / écouter

Composé par Christina Vantzou
Orchestre sous la direction de David Anne (Fabienne Vergalle, bassoon / Harm Garreyn, cello / Mike Delaere, double bass / Toshiyuki Shibata, flute / Hannes Verstraete, horn / Els Wollaert, Louise Kuyvenhoven,vocals, mezzo soprano / Eva Debruyne, oboe / Simon Decraene, percussion / John Also Bennett, synthetiser / Jesus Moreno Miras, trombone / Pieter De Rydt, viola / Freek Ruysschaert, Robin Van Heghe, violin)

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